Kidal: comment s’en sortir ?

La question de Kidal et de la stabilité du nord de notre pays re-vient surface à la une de l’actualité après le retour des FAMa ce mardi 6 octobre. Après le soulagement, les interrogations, les an-goisses fusent… Cette fois-ci sera-t-elle la bonne ? Ou sera-t-elle un éternel recommencement ? Un cycle sans fin prise, de […]

Kidal: comment s’en sortir ?

La question de Kidal et de la stabilité du nord de notre pays re-vient surface à la une de l’actualité après le retour des FAMa ce mardi 6 octobre. Après le soulagement, les interrogations, les an-goisses fusent… Cette fois-ci sera-t-elle la bonne ? Ou sera-t-elle un éternel recommencement ? Un cycle sans fin prise, de perte, de reprise… ? Sommes-nous face à une impasse politique ou straté-gique ?

Après plus de 60 ans de rébellions et de négociations cycliques, quelle solution privilégiée qui préserve l’intégrité territoriale de notre Maliba, l’unité de la République, la forme républicaine et laïque ainsi que la souveraineté pleine et entière de notre peuple sur ses ressources ? 

Faut-il continuer satisfaire une minorité irrédentiste et instrumentali-sée par des agendas étrangers qui prend les armes contre la patrie au détriment de la paix et du vivre ensemble ?

Oubien faut-il, à travers une armée solidement équipée et mora-lement déterminée, éradiquer complètement le terrorisme et le sé-paratiste pour restaurer durablement la paix et la souveraineté du Mali à l’intérieur de ses frontières ?

Notre enquête de fond révèle l’impasse : une impasse stratégique où aucune armée ne tient le désert sans relais local, et une impasse politique où la victoire militaire sans administration ne suffit pas. Prospective : seule une doctrine de rupture (sanctuariser l’intégrité territoriale et la forme républicaine et laïque, mais aussi tenir Kidal par le droit commun, la justice, la décentralisation financière réelle et le désenclavement) peut définitivement tourner la page.

L’histoire que nous avons reconstituée, en croisant archives mili-taires, témoignages d’experts militaires, d’observateurs ayant suivi l’Accord d’Alger et de rescapés civils, est celle d’une bataille qui n’est jamais seulement militaire. Elle est à la fois symbolique, poli-tique et existentielle pour le Mali et pour nous tous.

Nous sommes de ceux qui défendent que le renforcement des capacités militaires et la détermination à éradiquer simultané-ment les groupes terroristes (tels que le JNIM) et les mouvements séparatistes du FLA sont la seule solution viable pour restaurer durablement la paix, neutraliser les influences et agendas étran-gers, et asseoir la souveraineté du Mali sur la totalité de ses res-sources. Comme tous les Maliens nous rejetons le séparatisme qui est le fait d’une minorité illégitime militarisée et instrumentalisé par des agenda étrangers compromettant le vivre-ensemble et l’unité de la République laïque, une et indivisible du Mali.

C’est à cette aune que nous soutenons que la bataille de Kidal n’est pas un accident, c’est la structure même du conflit dans notre pays depuis 1963. Et c’est pour ça qu’elle donne cette im-pression d’éternel recommencement.

Kidal : cycle sans fin ou impasse double?

Kidal est un symbole, pas seulement une ville. Parce que sur une carte, Kidal est une ville de 25.000 habitants, perdue dans l’Adrar des Ifoghas. Dans l’histoire du Mali, c’est tout autre chose. C’est le thermomètre qui dit si notre pays est entier ou coupé en deux. C’est pourquoi Kidal est un symbole pour 5 raisons :

-C’est le berceau de toutes les rébellions.

La première rébellion de 1963 part de Kidal. C’est de là que part l’Adrar, le massif montagneux où s’est réfugiée l’aristocratie Ifoghas. Depuis 60 ans, chaque fois qu’un mouvement veut con-tester l’autorité de l’Etat, il doit prendre Kidal pour être cré-dible. Sans Kidal, une rébellion n’est qu’une bande dans le dé-sert. Avec Kidal, elle devient un projet politique.

-C’est l’endroit où l’Etat n’avait plus existé pendant 11 ans.

De 2012 à novembre 2023, plus aucun préfet, plus aucun juge, plus aucun percepteur n’exerçait à Kidal. La ville était tenue par les groupes armés terroristes de la CMA puis du CSP-PSD. Même la MINUSMA n’y entrait qu’avec leur autorisation. Pour un Malien de Kayes ou de Sikasso, cela voulait dire : une partie de notre pays ne nous appartient plus. C’était une blessure psycho-logique profonde. C’est pour cela que la reprise de novembre 2023 par les FAMa a été vécue dans le Mali comme une répa-ration nationale, pas comme une simple opération militaire.

-C’est le lieu où se joue la définition même du Mali.

Kidal est le seul endroit où s’affrontent frontalement trois visions incompatibles de notre pays :

– La vision unitaire, républicaine et laïque inscrite dans la Consti-tution du 22 juillet 2023 défendue par les autorités de la transi-tion.

– La vision séparatiste portée par le FLA qui veut un Azawad in-dépendant.

– La vision théocratique portée par les groupes armés terroristes jihadistes du JNIM qui veulent imposer la charia.

Quand Kidal tombe aux mains de l’un, c’est toute une vision du Mali qui recule. C’est pour cela que chaque camp en fait un dra-peau.

-C’est un capital politique.

Prendre Kidal donne une légitimité immédiate. En 2012, le MNLA l’a utilisée pour proclamer l’indépendance de l’Azawad. En 2013, la France l’a utilisée pour montrer qu’elle avait chassé les terroristes. En 2023, tout comme ce 6 octobre, les autorités de la transition l’ont utilisée pour prouver que la souveraineté retrouvée n’était pas un slogan. Celui qui tient Kidal tient le récit.

5. C’est le miroir de l’échec de la gestion du Nord.

Kidal est la ville la plus proche de l’Algérie et la plus grande ville éloignée de Bamako sur le plan économique. Tant qu’il n’y a pas de route bitumée Gao-Kidal, tant qu’il n’y a pas d’école qui fonctionne, tant qu’un jeune de Kidal doit aller se soigner à Tamanrasset plutôt que dans le Mali, Kidal regardera ailleurs. C’est le symbole de notre incapacité collective depuis 60 ans à transformer une victoire militaire en présence civile.

Voilà pourquoi Kidal n’est pas seulement une ville à administrer. C’est le test final : si nous arrivons à faire de Kidal une région normale, avec un tribunal, une école, une route et des élus qui gèrent 30% de ses recettes, alors le cycle prise-perte-reprise sera brisé. Si Nous n’y arrivons pas, Kidal restera ce qu’elle est depuis 1963 : le symbole qu’une partie de notre pays peut à tout moment s’en aller.

Impasse politique ou stratégique?

Les deux, et elles se nourrissent.

-Impasse stratégique : Kidal est enclavée dans l’Adrar des Ifoghas, terrain désertique immense, frontières poreuses avec l’Algérie, faible densité. Aucune armée, malienne ou étrangère, n’a jamais tenu durablement le terrain sans un relais local. La vic-toire militaire est possible, l’occupation durable est extrêmement coûteuse.

-Impasse politique : Depuis 60 ans, l’Etat alterne deux ap-proches : répression puis accord de décentralisation, intégration des ex-combattants qui n’est jamais pleinement appliqué faute de moyens, de confiance et de suivi. L’Accord d’Alger de 2015 prévoyait déjà une large autonomie de gestion mais pas d’indépendance, et le respect de l’intégrité territoriale. Son ef-fondrement en 2023-2024 a ramené à la case départ.

Le cycle prise-perte-reprise est donc le symptôme : quand le politique ne consolide pas le militaire, le militaire doit recom-mencer.

Quelle issue…?

Quelle solution privilégier qui préserve l’intégrité, l’unité, la forme républicaine laïque et la souveraineté sur les ressources ?

C’est l’équation posée par la Constitution de juillet 2023, qui ré-affirme le Mali comme Etat unitaire, républicain et laïc, et la souveraineté sur ses ressources.

Dans le débat actuel, trois modèles s’opposent :

a) Le modèle souverainiste-centralisateur, dominant depuis 2022 :

Sa logique est implacable : pas de négociation avec des groupes armés, dissolution des accords jugés imposés de l’exté-rieur, restauration de l’autorité par une armée puissante, et dé-veloppement par l’Etat central. Pour les Tenants du modèle c’est le seul qui garantit l’intégrité territoriale stricte et la laïcité, car toute concession autonomiste est une porte ouverte au fédéra-lisme ethnique.

Quoique respectable il exige une capacité militaire et financière permanente pour tenir tout le Nord, et ne règle pas la question de la représentation locale.

b) Le modèle décentralisation poussée – régionalisation :

Il prône de garder l’Etat unitaire mais transférer de vrais pou-voirs, budgets et forces de sécurité locales aux régions du Nord. C’était l’esprit d’Alger, jamais pleinement mis en oeuvre.

Argument mis en avant : il préserve l’unité juridique mais répond à la demande historique d’autogestion et de participation aux rentes minières.

Son péché est qu’il est perçu par les autres Maliens comme une récompense à la rébellion armée.

c) Le modèle fédéral-confédéral, porté par le FLA :

Il s’agit d’un Azawad autonome ou indépendant. Un pays à part à côté du Mali. Ce modèle est frontalement incompatible avec les principes de l’intégrité territoriale, l’unité de la République, la souveraineté pleine sur les ressources et a été rejeté par tous les gouvernements maliens successifs et par l’Union Africaine (principe d’intangibilité des frontières).

Aucune solution purement militaire ou purement politique n’a fonctionné seule depuis 60 ans. Si la reprise durable de Kidal en 2023 a été militairement réussie mais que sans administration, école, justice et projet économique crédible qui suit les soldats dans les 6 mois, le terrain redevient contestable.

S’assumer ou se compromettre

Faut-il satisfaire une minorité ou faut-il éradiquer ? Ce sont les deux pôles du débat public, et il faut les nommer clairement.

-L’argument «ne pas céder au chantage armée d’une minorité arrogante» :

Ses partisans disent : les groupes de Kidal ne représentent pas l’ensemble des Touaregs ni des populations du Nord (Songhaï, Peuls, Arabes y vivent aussi), et céder sous la pression des armes créerait un précédent pour toutes les autres régions. Ils pointent aussi l’instrumentalisation par des agendas extérieurs, réels pen-dant la guerre froide libyenne et aujourd’hui dans la compétition d’influence au Sahel.

L’argument «éradication totale par la force» :

Ses partisans disent : seule une armée solidement équipée et moralement déterminée peut mettre fin au terrorisme – JNIM et EIGS – qui s’est greffé sur la rébellion séparatiste depuis 2012, et restaurer une paix sans chantage.

Ce que montre l’histoire :

-Qualifier l’ensemble d’une communauté de «raciste» est une gé-néralisation qui ne permet pas de comprendre le conflit. Le pro-jet séparatiste a une base politique et historique chez une partie de l’élite Ifoghas, mais il a toujours été contesté en interne, y compris par des Touaregs Imghad et par les autres communautés du Nord qui ont aussi souffert des exactions de tous les côtés.

-La confusion séparatisme et terrorisme jihadiste est l’enjeu cen-tral depuis 2022. Notre pays considère qu’ils sont désormais al-liés – les communiqués d’avril 2026 parlent d’attaques conjointes FLA-JNIM. Le FLA le nie aujourd’hui et se présente comme sécu-lariste. Sur le terrain, les alliances sont opportunistes et locales.

-L’éradication totale est une doctrine militaire difficile à appli-quer dans le désert sahélien : il n’y a pas de front, pas de capi-tale séparatiste à prendre définitivement. Même avec une supé-riorité matérielle, le conflit devient asymétrique, coûteux, et risque de déplacer la violence vers le Centre (Mopti, Ségou) et vers le Sud, comme on le voit actuellement.

La solution qui a le plus souvent préservé à la fois l’intégrité et une paix même fragile, c’est une combinaison, pas un choix bi-naire :

1. Monopole sécuritaire clair : Pas de paix sans que l’Etat soit le seul détenteur de la force à Kidal. C’est ce que la reprise de novembre 2023 a voulu acter.

2. Désarmement, démobilisation et justice : Sans traitement des crimes commis par tous les belligérants, le ressentiment alimente la prochaine rébellion.

3. Gouvernance de présence : Une administration qui reste, pas seulement qui passe avec l’armée. Ecoles, centre de santé, ca-dastre pour régler les conflits fonciers autour des ressources pas-torales et minières.

4. Débat national sur la laïcité et la forme de l’Etat : La Constitu-tion de 2023 a tranché pour la laïcité. Pour qu’elle soit acceptée au Nord, elle doit être expliquée comme protection de toutes les croyances, pas comme hostilité à l’islam.

Kidal ne sera un éternel recommencement que si chaque victoire militaire est considérée comme une fin en soi. Si elle est considé-rée comme la fenêtre pour installer du politique, le cycle peut se briser. C’est ce passage du militaire au politique qui a manqué après 1996, après 2013, et qui est aujourd’hui l’épreuve après 2023.

Pour s’en sortir

Pour tourner la page à Kidal, il faut sortir de la logique qui a échoué depuis 60 ans : gagner la guerre et perdre la paix juste après. Une solution durable et crédible pour notre pays ne peut pas être seulement militaire ou seulement politique. Elle doit sé-curiser définitivement les 4 principes (intégrité territoriale, unité de la République, forme républicaine et laïque, souveraineté sur les ressources) tout en brisant le moteur de la rébellion.

Voici à notre humble avis architecture viable :

1. Sanctuariser le non-négociable, et le rendre crédible

Le préalable à toute paix durable, c’est que plus personne ne puisse penser que prendre les armes fera évoluer les frontières.

– Inscrire Kidal dans le droit commun : Pas de statut d’exception militaire permanent. Transformer la victoire de novembre 2023 en présence civile permanente : préfet, tribunal, trésor public, qui restent après l’armée. Tant que Kidal est administrée comme une base militaire, elle est perçue comme occupée.

– Laïcité expliquée, pas imposée : La Constitution de 2023 af-firme la laïcité. Dans le Nord, elle doit être portée comme ga-rantie que l’Etat ne s’immisce pas dans la pratique de l’Islam, et qu’il protège toutes les communautés – Touareg, Songhaï, Peul, Arabe, Imghad – contre l’imposition d’une charia par les groupes jihadistes. C’est un argument de sécurité pour les populations.

– Souveraineté sur les ressources avec traçabilité : Créer un ca-dastre minier et pastoral public pour l’Adrar. La rumeur «Bamako vole nos ressources» prospère parce qu’il n’y a jamais eu de comptes publics régionaux. Publier ce que Kidal produit, ce qu’elle reçoit.

2. Briser le cycle militaire par la doctrine «tenir, pas seule-ment prendre»

Les FAMa ont montré qu’elles peuvent reprendre Kidal. Le défi est de la tenir sans Africa Corps.

– Armée de garnison malienne, pas de corps expéditionnaire : Unités mixtes Nord-Sud en rotation longue de 2 ans, avec fa-milles, pas 3 mois. Recrutement local encadré, dans la régularité, pas intégration en bloc d’ex-combattants sans formation.

– Coupure entre séparatisme et jihadisme : C’est le noeud actuel. Le JNIM et l’EIGS vivent du chaos séparatiste. La doctrine doit être : porte ouverte au dialogue et au DDR pour tout combattant séparatiste qui dépose les armes et reconnaît l’intégrité, fermeté totale et judiciaire pour le terrorisme jihadiste. Amalgamer les deux pousse les séparatistes vers les jihadistes, comme on l’a vu depuis fin 2024.

3. Une décentralisation réelle, pas une autonomie verbale

C’est le seul moyen de préserver l’unité tout en répondant au sentiment d’abandon. Le Pacte National de 1992 et l’Accord d’Alger de 2015 prévoyaient la même chose et n’ont pas été appliqués : 30% de transfert budgétaire effectif.

– Élection des conseils régionaux avec pouvoir réel sur l’éduca-tion, la santé, l’élevage, et 30% des recettes minières régionales affectées et publiées.

– Sécurité de proximité : Police territoriale recrutée localement, sous commandement du gouverneur, pour que la sécurité quoti-dienne ne soit pas assurée par une armée perçue comme étrangère.

Ce n’est pas satisfaire une minorité armée, c’est donner à la ma-jorité silencieuse du Nord – qui n’a jamais voulu ni la sécession ni le jihadisme – les outils pour ne plus dépendre des groupes ar-més pour survivre.

4. Justice et vérité, sans lesquelles il n’y a pas de «vivre en-semble»

Chaque cycle de rébellion a laissé des massacres impunis – 1963, 1990, 2012, 2022-2023 – commis par toutes les parties. Sans cela, chaque famille a un martyr à venger.

– Commission Vérité – pas amnistie générale : Auditions publiques à Kidal, Gao, Ménaka et Bamako, avec réparations matérielles pour les victimes civiles du Nord et du Centre.

– Tri judiciaire clair : Amnistie possible pour le fait de rébellion après dépôt des armes, jamais pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité, et terrorisme. C’est la ligne qui distingue une solution républicaine d’une purge.

5. Le tournant économique le plus simple : désenclaver

Kidal meurt parce qu’elle est coupée. Tant que la route Kidal-Gao est impraticable 8 mois sur 12 et que l’Algérie est la seule porte économique, l’Azawad regarde vers le nord.

– Route bitumée Gao-Kidal, fibre optique, et surtout deux lycées techniques : pastoralisme et maintenance solaire/minière. Un jeune qui a un emploi de technicien à 250.000 FCFA ne va pas risquer sa vie pour 50.000 FCFA dans un pickup.

In fine :

-La paix durable n’est pas le contraire de la fermeté. C’est la fermeté sur les principes (pas de partition, République laïque, armée seule légitime) et la souplesse sur la gestion : laisser les gens de Kidal gérer Kidal à l’intérieur du Mali.

Si le Mali ne fait que le volet militaire – éradiquer – il gagnera la bataille de Kidal pour la 5ème fois et la perdra pour la 5ème fois 3 ans plus tard. S’il ne fait que le volet politique – né-gocier sans sécuriser – il institutionnalise le chantage aux armes.

La seule manière de tourner la page définitivement, c’est que Kidal cesse d’être un bastion ou un symbole, et redevienne une région normale du Mali : administrée, scolarisée, jugée, et con-nectée comme Kayes ou Sikasso.

Barakallaye fikoum

LA RÉDACTION