Martina Arroyo, la voix qui a ouvert l’opéra s’est éteinte
Elle avait la puissance des grandes héroïnes capverdiennes et la ténacité de celles qui, lorsqu’une porte reste fermée, finissent par l’ouvrir pour les autres. Martina Arroyo, soprano américaine née à Harlem, s’est éteinte le 13 octobre à son domicile de Manhattan, à 90 ans. Avec elle disparaît l’une des premières chanteuses noires à avoir imposé […]
Elle avait la puissance des grandes héroïnes capverdiennes et la ténacité de celles qui, lorsqu’une porte reste fermée, finissent par l’ouvrir pour les autres. Martina Arroyo, soprano américaine née à Harlem, s’est éteinte le 13 octobre à son domicile de Manhattan, à 90 ans. Avec elle disparaît l’une des premières chanteuses noires à avoir imposé une carrière internationale de premier plan.
Née le 2 février 1936 à New York, d’un père portoricain et d’une mère afro-américaine, Martina Arroyo ne semble pas destinée, au départ, à la scène. Avant de chanter, elle enseigne et travaille comme assistante sociale dans sa ville natale. Mais sa voix, à la fois ample, lumineuse et d’une rare aisance dans le répertoire de Verdi, la conduit vers une autre trajectoire. En 1958, elle remporte les Auditions of the Air du Metropolitan Opera et fait ses débuts au Carnegie Hall la même année.
Une étoile qui aurait pu rester dans l’ombre
Son destin bascule en 1965. Alors que la soprano Birgit Nilsson doit renoncer à chanter Aida au Metropolitan Opera, Martina Arroyo est appelée en urgence pour reprendre le rôle-titre. Ce qui aurait pu rester un dépannage devient un triomphe. La presse salue la noblesse de son chant, la sûreté de sa technique et la présence scénique de cette interprète encore peu connue du grand public.
Dès lors, sa carrière prend une dimension mondiale. Elle se produit au Metropolitan Opera, à La Scala de Milan, à l’Opéra de Paris, au Royal Opera House de Londres, à l’Opéra d’État de Vienne et au Teatro Colón de Buenos Aires. Son répertoire, centré sur Verdi — Aïda, Leonora, Elisabeth de Valois, Amelia — s’ouvre aussi à Mozart, Puccini, Mascagni, Ponchielli et Wagner. Au Met, où elle chantera près de deux cents fois, elle devient l’une des sopranos les plus demandées de sa génération.
Plus encore qu’une belle voix, Arroyo incarne une rupture. Dans les années 1960, aux côtés de Leontyne Price, Grace Bumbry ou Shirley Verrett, elle prouve qu’une artiste noire peut occuper les plus grandes scènes lyriques sans être confinée à des rôles secondaires. Elle ouvre trois saisons du Metropolitan Opera au début des années 1970, une consécration rare dans une institution alors peu encline à la diversité.
Transmettre à son tour
Après avoir quitté la scène à la fin des années 1980, Martina Arroyo ne se retire pas de la musique. Professeure à la prestigieuse Indiana University Jacobs School of Music à partir de 1993, elle y devient professeure avant de prendre sa retraite en 2007. Mais son geste le plus durable reste la création, en 2003, de la Martina Arroyo Foundation, destinée à accompagner de jeunes chanteurs lyriques vers la profession.
La fondation ne se limite pas à des cours de chant : elle prépare les artistes émergents à l’ensemble des exigences du métier — musicalité, jeu scénique, connaissance des rôles, rapport au public. Une manière pour Arroyo de transmettre ce que le milieu lui avait parfois refusé : la possibilité d’envisager une carrière complète, durable et reconnue.
Les honneurs d’une pionnière
Sa contribution a fini par être saluée au plus haut niveau. Membre de l’American Academy of Arts and Sciences, nommée au National Council of the Arts par le président Gerald Ford en 1976, elle reçoit en 2010 les NEA Opera Honors, distinction majeure décernée par le National Endowment for the Arts. Trois ans plus tard, en 2013, elle entre dans la très selective promotion des Kennedy Center Honors, aux côtés de Billy Joel, Carlos Santana, Herbie Hancock et Shirley MacLaine.
Ces récompenses ne couronnent pas seulement une carrière : elles reconnaissent une œuvre de pionnière. Martina Arroyo a montré que le talent pouvait faire tomber les barrières raciales, mais aussi que celles-ci ne devaient jamais être laissées aux seuls artistes qui les subissent.