Congo : L’image de la discorde. Anatole Collinet Makosso s’est-il prosterné devant Denis Sassou Nguesso ?
Brazzaville – Une interaction protocolaire anodine s'est transformée en véritable tempête médiatique sur les réseaux sociaux congolais. Le 9 octobre, lors de la très attendue cérémonie d'inauguration du complexe scolaire rénové « Angola Libre », une séquence capturée par les caméras a rapidement éclipsé l'événement éducatif lui-même. On y voit le Premier ministre, Anatole Collinet Makosso, dans une posture agenouillée, s'adressant au chef de l'État, Denis Sassou Nguesso. Ce geste, qualifié de « prosternation » par ses détracteurs et de « génuflexion de respect » par ses partisans, enflamme la toile et relance le débat sur la nature de l'exercice du pouvoir au sein de l'exécutif congolais. L’article Congo : L’image de la discorde. Anatole Collinet Makosso s’est-il prosterné devant Denis Sassou Nguesso ? est apparu en premier sur France-Afrique MÉDIA.
Par la rédaction de France-AfriqueMÉDIA
Avant que la polémique n’éclate, l’agenda du 9 octobre était strictement institutionnel et centré sur le développement du pays. Le gouvernement et les autorités locales étaient réunis pour célébrer la réouverture de l’école Angola Libre, un établissement emblématique de Brazzaville qui a récemment fait l’objet d’une vaste réhabilitation financée par la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC). Ce projet d’envergure, salué par les populations locales, s’inscrit dans un programme global de modernisation des infrastructures éducatives du pays porté par les autorités. C’est dans ce cadre solennel, marqué par la présence en grande pompe du président Denis Sassou Nguesso, que l’incident visuel s’est produit.
Anatomie d’une posture : que s’est-il réellement passé ?
Sur les vidéos et les clichés qui sont devenus instantanément viraux sur Facebook et les boucles WhatsApp, on aperçoit Anatole Collinet Makosso s’approcher de Denis Sassou Nguesso, alors que ce dernier est confortablement installé dans son fauteuil. Pour s’adresser au Président, le Premier ministre fléchit ostensiblement le genou, adoptant une posture extrêmement basse pour murmurer à l’oreille du chef de l’État.
S’est-il « vraiment » agenouillé ? Techniquement, la posture adoptée par le chef du gouvernement s’apparente à une profonde génuflexion, un accroupissement asymétrique qui plaque le sujet dans une position de subordination visuelle évidente. Le geste en lui-même n’a duré que le temps d’un bref échange verbal et confidentiel, mais la force symbolique de l’image, figée par les objectifs des smartphones et des médias, a suffi pour déclencher un torrent de réactions passionnées.
La toile congolaise fracturée : entre indignation et défense de la tradition bantoue
Sur les réseaux sociaux, le tribunal populaire s’est immédiatement scindé en deux camps irréconciliables, illustrant les tensions latentes de la société congolaise face à son élite dirigeante et au protocole républicain.
D’un côté, les critiques n’ont pas mâché leurs mots, dénonçant avec virulence une « prosternation » indigne des plus hautes fonctions de la République. Pour de nombreux internautes et observateurs de la vie politique, cette posture est l’illustration clinique de la soumission de l’appareil d’État à la figure omnipotente du président Sassou Nguesso. Certains commentateurs ont fustigé « le comportement des parvenus » ou la « logique de tout flatteur qui vit aux dépens de celui qui l’écoute », y voyant une mise en scène dégradante pour un chef de gouvernement censé incarner l’autorité de l’État. La rancœur est parfois allée plus loin, certains y lisant une dimension ethnico-politique malheureuse et le symbole d’une domination politique systémique que l’opposition refuse de cautionner.
De l’autre côté, une solide ligne de défense s’est organisée, articulée autour de deux arguments pragmatiques et culturels. Plusieurs internautes ont pointé du doigt la logistique évidente de la situation. En effet, le président est assis au milieu d’une foule bruyante lors d’un événement public en plein air. Le Premier ministre n’était donc pas assis au milieu d’une foule bruyante lors d’un événement public en plein air. Le Premier ministre n’avait d’autre choix que de se baisser considérablement pour se mettre à son niveau et lui faire passer un message sans avoir à crier. « Il s’agit juste de se mettre au même niveau que le président, en parlant. C’est un signe de respect », a tenu à souligner un utilisateur pour calmer la polémique.
Plus profondément, l’argument de la tradition a été massivement mobilisé par les défenseurs de Makosso. Dans la cosmogonie et les coutumes bantoues, fléchir le genou ou s’abaisser devant un chef, un aîné ou un guide patriarcal n’est pas perçu comme une humiliation, mais comme un devoir absolu d’humilité et de déférence. « C’est un geste d’honneur, de respect et d’humilité devant son chef. « Il faut être spirituel et traditionnel pour comprendre ça », a argué un défenseur du Premier ministre, tandis qu’un autre affirmait péremptoirement qu’« un vrai Bantou respecte son chef à travers une profusion de signes ». Pour ces citoyens, plaquer des grilles d’analyse occidentales sur un comportement fondamentalement africain relève du contresens.
Le poids des symboles dans un régime hyperprésidentialiste
Au-delà de l’anecdote de comptoir, cette controverse met en lumière la délicate position d’Anatole Collinet Makosso sur l’échiquier politique. Nommé Premier ministre en mai 2021 et reconduit dans ses fonctions au fil des remaniements, cet homme politique, par ailleurs écrivain et ancien ministre de l’Enseignement, a toujours cultivé une loyauté indéfectible envers Denis Sassou Nguesso. Dans un système politique centré sur la présidence, la survie et l’ascension exigent souvent de conjuguer efficacité technocratique et allégeance manifeste.
Ce que cet épisode du lycée Angola Libre rappelle avec cruauté, c’est qu’à l’ère du numérique et des réseaux sociaux, la frontière entre l’intention pratique et la représentation symbolique s’est totalement effacée. Un geste perçu comme traditionnel ou purement pragmatique, sorti de son contexte spatial, devient une munition rhétorique instantanée. Que Collinet Makosso se soit baissé pour des raisons acoustiques ou par pure déférence, la réalité de l’image lui a échappé. Dans l’arène politique congolaise, chaque posture est scrutée, et pour une large partie de l’opinion publique connectée, ce genou à terre restera gravé dans les mémoires numériques du mandat en cours.
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