Pays maudit : prêt pour une autre dictature déguisée ?

Le 11 octobre 2025, des militaires annonçaient depuis le camp du CAPSAT qu'ils refusaient de participer à la répression des manifestations contre le pouvoir de Rajoelina. Menés par un colonel inconnu au béret vert, ils ont provoqué un basculement politique rapide, jusqu'à la prestation de serment de ce même colonel comme président, le 17 octobre. Une prise de pouvoir orchestrée immédiatement par Siteny ? Au départ, les militaires voulaient suspendre la Constitution et toutes les (…) - Tribune libre

Pays maudit : prêt pour une autre dictature déguisée ?

Le 11 octobre 2025, des militaires annonçaient depuis le camp du CAPSAT qu'ils refusaient de participer à la répression des manifestations contre le pouvoir de Rajoelina. Menés par un colonel inconnu au béret vert, ils ont provoqué un basculement politique rapide, jusqu'à la prestation de serment de ce même colonel comme président, le 17 octobre.

Une prise de pouvoir orchestrée immédiatement par Siteny ?

Au départ, les militaires voulaient suspendre la Constitution et toutes les institutions, sauf l'Assemblée nationale. C'est alors qu'une recomposition politique inattendue s'est produite : Siteny a pris la tête de l'Assemblée et convaincu la HCC de désigner le Colonel comme chef de l'État après la fuite de Rajoelina. Les militaires ont donc abandonné leur projet initial, permettant du coup à beaucoup de partenaires internationaux, surtout les bailleurs de fonds, de ne pas qualifier la situation de coup d'État comme en 2009.

Selon plusieurs députés indépendants cependant, Siteny aurait convaincu les élus pro-Rajoelina de rejoindre une nouvelle majorité favorable aux militaires, en échange de promesses matérielles soutenues par des réseaux russes. Dans le même temps, Koufali Daya, installé à Maurice, condamné à Madagascar et personnage controversé pour trafics divers, a lancé la première offensive judiciaire contre Ravatomanga. Craignant l'irrecevabilité de sa plainte, le Colonel et Siteny ont immédiatement envoyé Fanirisoa Ernaivo en déposer une, beaucoup plus circonstanciée. ‘'Blanchi'' depuis, Koufali Daya semble jouer dans l'ombre un rôle comparable à celui qu'occupait autrefois Ravatomanga auprès de Rajoelina.

Des débuts discrets puis une poussée progressive à visage découvert

Au début, beaucoup comme moi avions voulu croire à une nouvelle ère : discours sobres, volonté de concertation nationale, amélioration de certains services essentiels, gouvernement technocratique agissant de façon normale malgré la nomination controversée du PM. Les bailleurs internationaux eux-mêmes ont laissé sa chance au nouveau régime.

Mais dès le début de 2026, les limites sont apparues. L'administration restait fortement inféodée à l'ancien pouvoir, des généraux et colonels étaient à ‘'recycler'', les opposants traditionnels se révélaient faibles, les tensions ethniques réapparaissaient et les grands groupes économiques d'origine indienne demeuraient incontournables dans l'énergie, l'agroalimentaire ou l'import-export. Le PM était alors devenu le ‘'fusible'' alors qu'il clamait ne jamais vouloir devenir un politicien.

Le Colonel, chrétien très pratiquant, avait promis de confier à la FFKM un rôle central dans la concertation nationale : cette idée a disparu sans explication. Les poursuites contre les responsables de l'ancien régime avancent lentement sous prétexte de rigueur tandis que beaucoup d'entre eux vivent tranquillement à Madagascar ou à l'étranger. La jeunesse Gen Z, catalyseur de la chute de Rajoelina, semble toujours dispersée et sans projet structuré.

Pendant ce temps, Siteny s'impose progressivement comme un véritable ‘'président bis''. Son objectif paraît clair : faire de la Russie le principal soutien stratégique du nouveau régime. Communication agressive contre la France, rapprochement avec Moscou avec la visite ronflante du Colonel et sa rencontre avec Poutine à Moscou, multiplication d'accords de coopération sans transparence voire improbables (e.g., le processus électoral, le ridicule ne tue pas !), influence croissante autour de Diego-Suarez (avec la passivité incompréhensible de la France alors qu'un accord de coopération était signée à Paris lors d'une visite plus sobre et une rencontre du Colonel avec Macron), propagande pro-russe dans les médias publics (avec récemment l'envoi d'influenceurs écervelés en Russie), présence de militaires de l'Africa Corps autour de lui et du Colonel avec du matériel militaire de seconde main : tout indique une orientation géopolitique assumée.

Certes, des réseaux proches de l'ancien régime ont bien tenté de déstabiliser le pouvoir voire, disent certains proches du régime, d'attenter à la vie du Colonel lui-même (pétard mouillé jusqu'à ce jour : que font exactement les enquêteurs et Fanirisoa ? l'absence de preuves ralentit-elle le processus ?). Ces menaces ont surtout servi à justifier le renforcement de la présence russe avec certaines arrestations spectaculaires comme celles de dirigeants de la Gen Z et le renvoi d'un diplomate français.

La marche forcée vers une nouvelle dictature à la Malagasy

Il devient aujourd'hui évident que le tandem Colonel-Siteny prépare une candidature du Colonel à une prochaine présidentielle, sur le modèle de Doumbouya en Guinée ou d'Oligui Nguema au Gabon. Le processus électoral risque d'être verrouillé ou manipulé (on est peut-être parti en affiner la technique lors de la visite du Colonel en Guinée Equatoriale ?).

Siteny n'incarne pas la rupture promise, loin de là : longtemps allié de Rajoelina, il s'était ensuite désolidarisé de l'opposition en 2023 lors d'une campagne présidentielle peu convaincante avec ses petits avions jaunes. Le Colonel devrait donc se méfier : un homme qui a déjà trahi plusieurs fois va recommencer et deux ans lui suffiront surtout que la vermine russe est là pour le soutenir.

Le plus inquiétant reste peut-être l'état de lassitude générale. La population semble fatiguée des mobilisations politiques. Quelques améliorations dans l'eau ou l'électricité suffisent momentanément à calmer les frustrations. Les réseaux d'influence remplacent peu à peu les anciennes structures militantes, les jeunes de la Gen Z qui ont laissé passer leur chance sont devenus les jeunes du ‘'y a qu'à…'' tandis que les grands intérêts économiques d'entrepreneurs d'origine indienne restent intouchables (un autre pétard mouillé : les Russes ne viendront pas pour l'énergie, il y a un certain Donald qui veille sur ça !) et que Koufali Daya va faire émerger d'autres petits prédateurs associés comme le fit son mentor Ravatomanga.

Pays maudit donc, hélas !

Reste maintenant ce que sera, dans ce cas, la réaction des bailleurs internationaux comme le FMI et la Banque Mondiale, puis celle de l'UE jusque-là de très bonne volonté. Et que Siteny se méfie : l'imprévisible Donald pourrait taper très fort sur Madagascar si le projet Vara/Base est rejetée de façon abrupte puisque ce qui s'y extracte est important pour les USA.

L'histoire récente de Madagascar pousse au pessimisme : il a fallu seize ans pour tourner la page Ratsiraka, puis seize autres années pour affaiblir Rajoelina. Beaucoup redoutent désormais d'entrer dans un nouveau cycle similaire.

J'ai évité de parler de la Chine (qui ne verra que ses intérêts économiques si la Russie prend le contrôle stratégique), de Ravalomanana (seul politicien capable de battre à la régulière le Colonel même si ce dernier s'évertuera à faire des visites pompeuses dans le pays) et du nouveau PM (un homme énigmatique qui devra choisir son camp le moment venu).

Ce pays semble condamné à répéter les mêmes erreurs, sous des visages différents. Hélas !

TEZITRA BE