L’huile de palme camerounais en péril?
Dans cette analyse d’Anicet Duprix Mani, il revient sur la situation cataclysmique de la commercialisation de l’huile de palme au Cameroun. Cette période est aujourd’hui révolue. Le Cameroun, longtemps premier producteur d’huile de palme en Afrique, n’occupe plus que la quatrième place du classement continental, menacé qui plus est par la République démocratique du Congo. […]
Dans cette analyse d’Anicet Duprix Mani, il revient sur la situation cataclysmique de la commercialisation de l’huile de palme au Cameroun.
Cette période est aujourd’hui révolue. Le Cameroun, longtemps premier producteur d’huile de palme en Afrique, n’occupe plus que la quatrième place du classement continental, menacé qui plus est par la République démocratique du Congo. Le flux commercial s’est inversé : c’est désormais le Gabon qui exporte massivement vers le Cameroun, rejoint par la Côte d’Ivoire, devenue le premier fournisseur africain du pays en la matière.
Un déficit camerounais qui ne cesse de se creuser
Les chiffres illustrent l’ampleur du problème. Le déficit structurel annuel en huile de palme brute du Cameroun, longtemps stabilisé autour de 100 000 tonnes, a grimpé à 130 000 tonnes, puis à 160 000 tonnes en 2022. Pour l’année 2023, le volume total importé a atteint 200 000 tonnes, un chiffre qui aurait été multiplié par dix en l’espace de six ans selon l’Institut national de la statistique.
Les besoins nationaux sont considérables : la demande camerounaise en huile de palme est estimée à plus d’un million de tonnes par an, quand la production industrielle locale plafonne autour de 300 000 tonnes. À peine 30 % de la demande peut ainsi être satisfaite par l’offre nationale.
Plusieurs facteurs expliquent cette dégradation :
– La stagnation de la production locale, faute d’investissements suffisants dans les plantations et de contrats d’approvisionnement sécurisés entre industriels et producteurs.
– La multiplication des usines de transformation (huileries, savonneries, raffineries) ces dix dernières années, qui a fait exploser la demande en matière première sans que l’offre suive.
– Les troubles dans les régions anglophones, historiquement les plus productrices d’huile de palme au Cameroun, où les mouvements séparatistes perturbent l’activité agricole depuis plusieurs années.
Conséquence directe pour les ménages : des pénuries récurrentes sur les marchés et des prix qui ont parfois doublé.
Le Gabon, nouveau fournisseur incontournable
Ce déficit camerounais a ouvert un boulevard commercial au Gabon, qui exporte aujourd’hui environ 50 000 à 100 000 tonnes d’huile de palme brute par an vers son voisin, selon les années. En 2023, les exportations gabonaises vers le Cameroun ont représenté près de 114 millions de dollars (environ 68 milliards de FCFA), dont 54,6 millions de dollars pour la seule huile de palme, un flux qui a fait du Gabon l’un des rares partenaires de la CEMAC avec lequel le Cameroun affiche une balance commerciale déficitaire.
Ce basculement ne doit rien au hasard. Il résulte d’une stratégie industrielle gabonaise construite sur une quinzaine d’années :
Un partenariat structurant avec le groupe Olam. Présent au Gabon depuis 1999, le géant agroalimentaire singapourien Olam a noué en 2011 une joint-venture avec l’État gabonais, Olam Palm Gabon, détenue à 60 % par le groupe et 40 % par l’État, dans le cadre d’une politique de diversification économique destinée à réduire la dépendance du pays au pétrole.
Des concessions foncières considérables.
Le gouvernement gabonais a attribué à Olam près de 198 000 hectares de concessions, dont environ 58 000 hectares plantés à ce jour, répartis principalement sur deux sites : Awala, près de Kango (province de l’Estuaire), et Mouila (province de la Ngounié, dans le sud du pays).
Un investissement massif.
Le coût cumulé des deux principaux projets de plantation et de transformation a atteint environ 291 milliards de francs CFA. Le financement a notamment mobilisé un prêt de la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC), associé à BGFI Bank, Afreximbank et Ecobank Capital.
Une intégration verticale avec des usines locales.
Plutôt que d’exporter la matière première brute, le Gabon a fait le choix de transformer sur place. L’usine d’Awala, inaugurée en 2015, dispose d’une capacité de traitement de 45 tonnes de régimes de palme par heure, pour une production annuelle visée de plus de 36 millions de tonnes d’huile brute. Une seconde unité était prévue à Mouila.
Une ambition régionale assumée.
Dès le lancement du projet, l’objectif affiché était de faire du Gabon le troisième producteur d’huile de palme en Afrique, avec une production explicitement destinée à l’exportation vers les pays de la zone CEMAC, au premier rang desquels le Cameroun.
Un argument de durabilité.
Olam Palm Gabon a obtenu la certification RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil), devenant l’une des plus grandes entreprises certifiées durables d’Afrique dans ce secteur, un positionnement destiné à répondre aux exigences des marchés internationaux et à se différencier des critiques adressées à l’huile de palme asiatique.
Une stratégie non sans controverses
Ce modèle de développement n’a pas fait l’unanimité. Plusieurs organisations non gouvernementales, dont le World Rainforest Movement, Mighty Earth et l’ONG gabonaise Brainforest, ont mis en cause la réalité des engagements « zéro déforestation » pris par Olam, ainsi que le respect des droits des communautés locales dans la province de la Ngounié, où des dizaines de milliers d’hectares de nouvelles plantations ont été développées.
L’expansion du palmier à huile s’est par ailleurs faite au détriment de cultures vivrières traditionnelles, bananiers, caféiers, cacaoyers, sur des terres auparavant consacrées à l’agriculture familiale. Un paradoxe souligné par plusieurs observateurs : alors qu’il devient exportateur d’huile de palme, le Gabon continue d’importer l’essentiel de ses autres produits alimentaires, notamment… du Cameroun.
Les industries camerounaises sous dépendance
Au Cameroun, cette situation de déficit chronique touche directement plusieurs pans de l’industrie locale :
– Les raffineries d’huiles végétales, regroupées au sein de l’Association des raffineurs des oléagineux du Cameroun (Asroc), qui transforment l’huile brute importée en huile raffinée de consommation. Deux acteurs, SRC Maya et Azur, dominent largement ce segment.
– Les savonneries, qui fabriquent les savons de ménage et de toilette, avec une matière première de plus en plus importée.
– L’agroalimentaire au sens large : pain, biscuits, margarine, cosmétiques et même chocolat intègrent de l’huile de palme dans leur chaîne de production.
Selon l’Asroc, 95 % des huiles végétales raffinées (palme, coton, soja) et 90 % des savons de ménage vendus au Cameroun sont produits localement, mais avec une matière première dont une part croissante provient de l’étranger.
Le Cameroun face à un choix : subir ou rebondir
Conscients de cette dépendance, les acteurs camerounais s’organisent pour tenter d’inverser la tendance. La création d’Interpalm-Cam, qui réunit Unexpalm, le Syndicat national des producteurs d’huile de palme (Pop’s) et l’Asroc, vise à augmenter la production nationale et réduire le recours aux importations. L’État a également doté un plan de relance de la filière de 21,7 milliards de FCFA pour la période 2024-2026, et recherche des financements pour une nouvelle usine de transformation des noix de palme.
Signe le plus tangible de cette volonté de reconquête : fin 2025, l’entreprise Opalm a signé avec l’État camerounais un accord d’investissement de 45 milliards de FCFA pour la construction de cinq usines d’huile de palme sur cinq ans, dans les régions du Littoral, du Centre et du Sud. Objectif affiché : redresser durablement la balance commerciale avec le Gabon.
En parallèle, certains industriels camerounais explorent des pistes de diversification, en se tournant vers le soja et le coton pour réduire leur dépendance au palmier à huile, des filières toutefois encore loin de pouvoir rivaliser, la récolte camerounaise de soja ayant même chuté de plus de 40 % entre 2021 et 2023.
L’histoire de l’huile de palme entre le Cameroun et le Gabon illustre, à l’échelle régionale, combien un avantage agricole historique peut se retourner en l’espace d’une génération, faute d’investissement soutenu.
Le Gabon a su transformer une politique volontariste de diversification économique, appuyée sur un partenaire industriel expérimenté, des capitaux importants et une intégration verticale de la filière, en position de force commerciale face à son voisin. Le Cameroun, de son côté, mise désormais sur une mobilisation similaire de ses filières locales pour tenter, à moyen terme, de reconquérir son ancienne autonomie sur ce marché stratégique.